
L'école de la Voie
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Temps de lecture : environ 12 minutes
Bonjour à toutes et à tous 👋
Bienvenue dans l'épisode #60 des carnets de la Voie.
Que vous soyez là depuis le début ou que ce soit votre premier cours, merci de votre confiance 🙏
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Jeudi j’ai discuté avec un de mes amis graphiste qui s’appelle Julien.
Tout en coupant son filet de bar, il m'a fait part de ses inquiétudes par rapport à l’IA.
Entre les outils de génération d'images, les plateformes automatisées, il ne savait plus très bien ce qu'il allait faire de sa vie.
“ Mon métier est en train de se faire grignoter par les machines” me confit-il en finissant sa bouchée.
Je porte bière IPA à mes lèvres et lui demande : "En quoi consiste ton métier, finalement ?"
Bien que l’air surpis (ça fait 10 ans qu’on se connait quand même) m’explique qu’il fait des visuels pour des sociétés : sites web, flyers, logos, posts pour les réseaux sociaux. Les livrables habituels en somme.
"Julien, je sais tout ça, mais au fond, c'est quoi ton métier ?"
Il pose sa fourchette et bug. Quelque chose a changé dans sa façon de parler.
Il m'a parlé de son rapport aux couleurs, de ce qu'une teinte dit sur une entreprise avant même qu'on lise le moindre mot.
De la façon dont un logo doit tenir une vision entière dans une forme simple. De l'écoute nécessaire pour comprendre ce qu'un client veut transmettre et souvent, ce qu'il ne sait pas encore qu'il veut transmettre.
Ça, lui ai-je dit, une IA ne peut pas le faire.
Parce que ce n'est pas ce qu'il fait qui est son métier. C'est ce qu'il est.
De cette discussion et venue l’idée de cette épisode 60 des Carnets de la Voie.
Qu'est-ce que l'essence d'un métier ? Qu'est-ce qui résiste aux mutations techniques ? Et comment s'y reconnecter ou le construire, si on ne l'a pas encore trouvé ?
Au programme.
Une constante mutation
Ce qu'une machine ne peut pas faire
Revenir à son essence
Conclusion : une vie d’otium ?
Dès que vous serez près, vous pouvez :

Quand j’enseignais la philo au lycée, je suis tombé sur une vidéo qui m’a retourné le cerveau.
Cette vidéo s’appelle "What Happened to Horses Is Happening to Us" (ce qui est arrivé aux chevaux est en train de nous arriver).
L'argument est simple : les chevaux ont été l'une des forces de travail les plus importantes de l'histoire humaine. Puis la révolution industrielle est arrivée avec les premières voitures et les tracteurs.
En quelques décennies, leur utilité économique a presque disparu.
Et si c'était maintenant notre tour ?
Jusqu’à preuve du contraire, vous et moi ne sommes pas des chevaux.
Et contrairement aux autres animaux, nous avons un rapport particulier au monde. Nous sommes, ce qu’André Leroi-Gourhan montre dans son livre Le Geste et la Parole des êtres techniques.
Nous n’avons ni griffes, ni crocs, ni fourrures. Notre rapport au monde passe nécessairement par un outil.
Ce qui fait qu’une main qui tient une lance pour chasser est déjà une main augmentée. Le corps humain s'est toujours prolongé dans ses instruments.
Or, ces instruments ont toujours changé.
Avant l'agriculture, on chassait à la lance et au silex. Puis l'arc est apparu. Même métier, même essence (tuer du gibier pour se nourrir, repérer les traces, suivre des pistes…). Pratique radicalement différente.
Le chasseur au silex n'a pas disparu parce que l'arc existait. Il a adopté l'arc. Ce qui a changé, c'est l'outil. Ce qui est resté, c'est le chasseur.
Ce qui fait que l'IA est peut-être juste une mutation de plus dans cette longue histoire.
Ce qui est réellement menacé, ce ne sont pas les métiers dans leur ensemble mais les métiers réduits à leur dimension purement exécutive.
Le fameux col blanc qui recopie, compile, reformate, classe. Celui dont le travail consiste à exécuter des tâches répétitives qui n'impliquent ni jugement ni sensibilité particulière. Là, oui, l'automatisation avance vite et elle ne reculera pas.
Revenons à mon ami Julien. Il ne recopie pas des couleurs. Il les choisit. Et ce choix implique quelque chose qu'aucune machine ne possède encore.
En pratique
Prenez une feuille et répondez à cette question sans vous précipiter :
Dans mon travail quotidien, qu'est-ce que je fais de façon purement mécanique ou répétitive ?
Qu'est-ce qui, à l'inverse, implique un jugement que je serais incapable d'expliquer entièrement par des règles ?
Si je devais décrire mon métier à quelqu'un qui n'y connaît rien, quelle serait la dernière chose que je dirais, celle qui me différencie vraiment ?

Vous souvenez-vous du film Ratatouille ?
Rémy, le rat, veut cuisiner. Et pour un rat, il a le goût, le jugement, la vision. Ce rongeur sait exactement ce qui manque dans une sauce, ce qui fait qu'un plat est simplement bon ou profondément juste.
Linguini, lui, a un corps humain et deux mains, mais aucun talent culinaire.
Rémy se glisse sous sa toque et orchestre chaque geste, il devient un simple véhicule.
Linguini exécute. Rémy pense, sent, décide.
Et la cuisine qui sort de cette collaboration n'est grande que parce que Rémy porte en lui quelque chose qui ne peut pas être transmis par de simples instructions, ni appris par répétition.
C’est ce que Michael Polanyi a nommé ça la connaissance tacite et qui tient en cette phrase : "We know more than we can tell” (nous savons plus que ce que nous pouvons dire).
Un médecin expérimenté qui pose un diagnostic avant d'avoir lu tous les résultats.
Un enseignant qui sent en trente secondes la dynamique d'une classe.
Un graphiste qui sait, sans pouvoir entièrement l'expliquer, pourquoi ce bleu-là ne va pas avec cette police-là.
Ce savoir ne se trouve dans aucun manuel. Il ne se développe qu’avec l'expérience. C’est le corps qui parle
Et parce qu'il ne peut pas être codifié, il ne peut pas être imité.
C'est la distinction entre le cuisinier et le chef.
Le cuisinier maîtrise les techniques. Il sait réaliser une brunoise parfaite, exécuter un crémeux avec précision, respecter les temps de cuisson.
Le chef maîtrise aussi tout ça, mais il fait autre chose en plus : il conceptualise, il revisite, il invente des associations que personne n'avait encore tentées, parce qu'il a développé une sensibilité que les règles ne suffisent pas à décrire.
L'IA peut aujourd'hui produire des visuels, composer de la musique, rédiger des textes corrects.
Elle est un Linguini extraordinairement efficace. Mais elle n'est pas Rémy.
En pratique
Pensez à votre métier actuel ou à celui que vous voulez construire.
Quelle est la compétence que vous avez développée et que vous seriez incapable d'enseigner complètement à quelqu'un en quelques jours ?
Qu'est-ce que vous percevez, dans votre domaine, que vos collègues moins expérimentés ne voient pas encore ?
Complétez cette phrase : "Ce que mes clients paient vraiment chez moi, c'est..."

Après notre déjeuné, Julien m’annonça qu’il allait finalement créer une offre.
Pas de visuels génériques ni templates livrés en quarante-huit heures.
Il accompagnera les dirigeants sur l'identité visuelle de leur marque en partant de ce qu'ils veulent vraiment incarner, de la vision qu'ils ont du monde, de ce qu'ils veulent que leurs clients ressentent avant même d'avoir lu un seul mot.
Ce qui est drôle c’est qu’il fait exactement ce dont il m'avait parlé au déjeuner, sans le nommer encore.
Il a identifié ce que l'IA ne peut pas faire à sa place.
C'est ainsi que je comprends mon propre travail, d'ailleurs.
Ce qui m'intéresse dans l'accompagnement des dirigeants et entrepreneurs, ce n'est pas de produire du contenu à la chaîne.
C'est de capter ce qu'une personne porte vraiment : sa vision, le message qu'elle veut propager, ce qui la rend irremplaçable dans son domaine et de construire une stratégie de contenu autour de ça.
Ce travail de mise en forme d'une pensée qui n'a pas encore trouvé ses mots, une IA ne peut pas le faire.
Elle peut m'aider à aller plus vite. Elle ne peut pas remplacer le regard.
C’est ce même blocage qu’on les personnes que j’ai accompagné à se reconvertir : elles savent faire des choses, mais ne savent pas encore nommer ce qu'elles sont.
Et tant qu'on ne l'a pas nommé, on ne peut pas le vendre, ni le proposer, ni construire quoi que ce soit de solide autour.
C’est pourquoi la question n'est pas "qu'est-ce que je sais faire ?"
Elle est "qu'est-ce que je perçois, que je juge, que je ressens, que personne ne peut reproduire à ma place et dont d’autres personnes ont besoin ?"
En pratique
Un exercice en deux temps.
Listez trois situations professionnelles où vous avez eu le sentiment de faire quelque chose que vos collègues ou concurrents n'auraient pas fait de la même façon. Qu'est-ce qui vous différenciait, précisément ?
Demandez à trois personnes qui vous connaissent bien : "Qu'est-ce que tu viens chercher chez moi, que tu ne trouves nulle part ailleurs ?" Notez les réponses sans les corriger.
Complétez cette phrase : "Mon Rémy intérieur, c'est..."

Ce qui ne change pas, c’est que tout change.
Ce qui est nouveau, c'est la vitesse et nous ne sommes pas adaptés à autant de rapidité.
Le chasseur au silex avait des générations pour adopter l'arc. Nous, nous avons quelques années pour répondre à une mutation qui touche simultanément des dizaines de secteurs.
C'est vertigineux. Et cela ne va pas s'arrêter.
Il m'arrive de rêver d'un monde où les machines feraient ce que nous n'aimons pas faire (le ménage, refaire les routes, les courses, des boulots pénibles sans essence que personne ne veut réellement faire…) et où chaque humain pourrait vivre ce que les Romains appelaient l'otium.
C’est-à-dire le temps libre consacré à ce qui compte vraiment : l’art, la philo, la science, la création, le lien.
Ce que Rémy ferait si Linguini n'avait pas besoin d'être guidé geste par geste.
Mais nous n'y sommes pas encore. Et entre ce rêve et aujourd'hui, il y a un travail à faire : identifier ce qui, dans ce que vous portez, résiste aux mutations.
Ce qui est vous, irréductiblement.
Ce n'est pas un exercice de dev perso à la mort moi le noeud. C'est une question de survie économique, et, je crois, une question de vie bonne.
Si vous voulez travailler sérieusement cette question et construire une activité réelle autour de ce que vous êtes (pas seulement de ce que vous savez faire) c'est exactement ce que nous faisons dans La Voie.
D’ailleurs, si vous deviez répondre honnêtement à la question de Julien, qu'est-ce que vous diriez que vous êtes, au fond ?
Bon futur,
Simon

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